On remet la vie à plus tard et pendant ce temps, elle s’en va. 

SÉNÈQUE (lettre à Lucilius)

 

Remettre au lendemain ce que nous pourrions et voudrions faire le jour même est un comportement que nous connaissons tous. Nous faisons plus ou moins, les uns ou les autres, quotidiennement l’expérience.

Il ne s’agit pas de ce que nous reportons à plus tard dans un souci de bonne gestion de nos priorités et de notre temps. Mais au contraire de ce que nous aurions intérêt à ne pas reporter et qui est bien souvent à l’origine d’un sentiment fugace ou durable de culpabilité. Cette tendance à reporter à plus tard s’appelle la procrastination.

Pour certains, il ne s’agit que de petits reports aux conséquences insignifiantes.

Pour d’autres et ils sont nombreux… et vous en faites peut-être partie, il ne s’agit pas d’un comportement ponctuel mais d’une véritable tendance qui peut toucher tous les domaines de la vie. Les conséquences peuvent alors être aussi graves que variées : retard à la prise en charge de problèmes de santé, difficultés financières, interdiction bancaire, difficultés professionnelles, licenciement, échec scolaire ou universitaire, problèmes de couple, divorce font partie des difficultés rapportées par ceux qui ont reporté et reporté au-delà de ce que leur corps, leur banquier, leur employeur, leurs enseignants, leur conjoint pouvaient accepter ou supporter.

 

 

Un comportement qui a un nom : la procrastination

 Comment nommer ce comportement ? 

Ce qui frappe le plus lorsqu’on questionne ceux qui en souffrent, dans les différentes réponses qui font écho à leur appel au secours, c’est la force des termes utilisés. Ces termes n’ont pourtant rien d’exceptionnel :

  • « Le mot procrastination, c’est le mot qui définit mon mal. »
  • « Je ne savais pas que mon mal avait un nom : procrastination. »
  • « J’ai finalement fini par mettre un mot sur le calvaire de ma vie : procrastination
  • « Je vis un enfer et c’est hier soir en écoutant la radio que j’ai mis un nom sur mon comportement. »
  • « En ce qui me concerne, découvrir le mot procrastination fut une révélation. Je mettais enfin un nom sur mon défaut principal aux conséquences funestes. »

 Nos anciens en parlaient déjà !

 Mais d’où nous vient ce mot bien français qui ne semble connu que de certains initiés ?

Procrastination vient du latin « pro » : adverbe impliquant un mouvement en avantet « crastinare », de « cras » qui veut dire demain.

 

Un mot rare pour un comportement fréquent

Mot d’initié ou mot précieux en français, procrastination appartient au langage courant des anglophones. Par contre, il est intéressant de noter que les définitions et les conceptions peuvent sensiblement varier d’un pays à l’autre et révéler des différences culturelles quant à la perception de ce comportement.

Pour les Américains, la définition de procrastination, si l’on se réfère au Webster (l’équivalent américain du dictionnaire Robert) est : « Reporter intentionnellement et généralement de façon répréhensible quelque chose qui devrait être fait » Cette définition introduit deux notions qui sont, d’une part, le caractère «intentionnel» et, d’autre part, le caractère «généralement répréhensible» :

– la notion d’intention est intéressante car elle souligne que l’on ne peut reporter que ce que l’on a préalablement identifié comme «à faire». La procrastination n’est pas la non-réalisation d’une   tâche   par   pure   méconnaissance.

– la notion de comportement généralement répréhensible est par contre plus «encombrante» car elle donne une connotation morale, voire moralisatrice à cette définition. On retrouve sans doute ici l’empreinte culturelle américaine.

 Si la définition française est plus factuelle et ne véhicule pas cette connotation morale, il n’en demeure pas moins que l’usage du mot procrastination et de ses dérivés dans la littérature française laisse également transparaître une perception généralement négative de ce comportement. Quelques exemples :

« Cette habitude, vieille de tant d’années, de l’ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus flétrissait sous le nom de procrastination…» (M. Proust, La Prisonnière)

« Je remercie à présent chacun des contretemps qui m’empêchèrent d’approfondir ma connaissance de la forêt rambolitaine : la paresse, l’âge, le penchant à procrastiner, et le plaisir que j’eus d’habiter trop peu de temps (… ) un de ses sommets. (Colette, Pays connu)

Pour nous, retenons simplement que :

  • La procrastination, c’est la tendance à tout remettre au lendemain.
  • D’origine latine, en français le terme de procrastination appartient au registre précieux ou scientifique, alors qu’il fait partie du langage courant des Anglo-Saxons.
  • Globalement, à quelques nuances près, le mot procrastination a le même sens pour les francophones et les anglophones.

 

Un comportement banal ou problématique ?

 Défaut aux conséquences funestes pour certains, mal ou calvaire pour d’autres, handicap et fâcheuse tendance pour certains : les mots sont forts ; La procrastination serait-elle, comme semblent le penser certains, une maladie ? NON bien sûr !!!

La procrastination peut être à l’origine de sérieux problèmes et d’importantes souffrances. Mais cela ne suffit pas pour autant à en faire une maladie.

 En revanche, il s’agit bel et bien d’un comportement ! Parfois ce comportement peut être le symptôme d’une véritable maladie : c’est le cas de la dépression où le manque de désir, la perte du plaisir, le ralentissement. L’incapacité à agir peut conduire à reporter sans cesse les tâches les plus élémentaires.

Mais le plus souvent, la procrastination n’est accompagnée d’aucune maladie. Ouf ! diront certains. Dommage penseront d’autres en se disant qu’alors cela ne se soigne pas ! Non, effectivement, cela ne e soigne pas, dans le sens où il n’y a pas de médicament ou de traitement miracle. Par contre, la procrastination, comme tout comportement est le produit d’un apprentissage. Et si vous avez su apprendre ce comportement, vous pouvez aussi le désapprendre et donc en apprendre un autre ! Voilà qui est encourageant.

 

Un comportement banal, mais à ne pas banaliser

 Il nous arrive à tous de remettre au lendemain ou simplement à plus tard. Les exemples ne manquent pas : « J’irai faire les courses une autre fois… », « Je rappellerai Pierre demain… », « Il faut absolument que je prenne rendez-vous chez l’ophtalmo… », « Non, ce soir je regarde la télé, tant pis si je rends ce livre un peu en retard à la bibliothèque… », « Demain, c’est juré je fais mon CV… », « D’abord, je me détends, après on verra… », « Le bac c’est dans deux mois, j’ai encore le temps avant d’attaquer les révisions… »

Si nous y prêtons attention, c’est même un comportement quotidien pour la plupart d’entre nous. Cela doit-il nous amener à banaliser ce comportement ? Bien sûr que non, car, même si la procrastination n’est pas une maladie, elle peut à la longue, être responsable de ou participer à l’apparition de troubles ou de difficultés multiples:

– La procrastination peut être source de stress ou amplifier un stress existant.

– La procrastination peut aussi avoir des répercussions négatives sur l’image que nous avons de nous-même;

– La procrastination peut détériorer nos relations avec les autres et avoir d’importantes répercussions sur notre travail, sur notre vie familiale et conjugale et plus généralement sur notre vie sociale.

 Alors, la procrastination, comportement banal ? Oui assurément, mais dont les causes ou les conséquences peuvent dans certains cas révéler ou générer des difficultés plus importantes. Avant de banaliser ce comportement, il apparaît donc utile et important de préciser comment faire la part des choses entre procrastination banale ou «normale» et procrastination problématique.

 

Du normal au pathologique : comment faire la part des choses ?

 Si l’on en reste à la définition communément admise de la procrastination, à savoir la tendance à tout remettre au lendemain, la question de la procrastination «normale» et problématique ne devrait même pas se poser.

A partir du moment où il y a tendance, il y a comme un échappement, une perte de contrôle, on se trouve sur une pente qui nous attire inexorablement (et parfois même contre notre volonté) à adopter un comportement. Déjà, en soi, on peut considérer que la simple tendance est problématique.

Ensuite il y a le tout : un comportement adapté à une situation l’est rarement à toutes les situations. On peut même dire qu’adopter un même comportement en toutes circonstances relève le plus souvent d’un problème d’adaptation.

Ainsi avoir tendance à tout remettre au lendemain est très certainement problématique. Peut-on pour autant s’arrêter là et considérer que ce qui rend un comportement problématique est uniquement sa fréquence ou son caractère systématique ? N’y a-t-il pas une multitude de nuances entre la procrastination avisée et la procrastination problématique ? La différence entre ces deux pôles n’est-elle qu’une affaire de fréquence ou une affaire de circonstances ? Pour y voir plus clair et tenter de trouver quelques éléments de réponse appuyons-nous d’abord sur les témoignages d’Amélie et d’Yves.

Pour Amélie, bien gérer sa vie, c’est savoir remettre à plus tard !

Amélie nous dit : « Je ne peux malheureusement pas tout faire. Ce n’est pas l’envie qui m’en manque, mais il faut être réaliste et raisonnable. Il y a mille choses que je pourrais faire, mais je ne peux pas faire ces mille choses en même temps. J’ai une vie familiale, une vie professionnelle, mon petit jardin personnel. Il ne s’agit pas que l’un envahisse l’autre, ni que je me ruine la santé ; alors je fais des choix. Il y a des choses que je ferai plus tard, des choses sans importance, ou en tout cas des choses moins importantes que d’autres et qui peuvent attendre »

Amélie exerce un contrôle, elle n’est pas ballottée par les événements. Elle fait des choix et décide clairement de reporter parce que tout faire tout de suite est inutile, impossible ou encore trop coûteux pour la santé par exemple.

Si l’on peut parler de procrastination «normale», Amélie nous en donne un exemple typique. Plus que de procrastination « normale », nous devrions plutôt parler de procrastination « rationnelle ».

Yves voudrait apprendre à procrastiner !

«A aucun moment je ne prends vraiment la décision de remettre à plus tard, je me laisse plutôy embarquer, c’est tout. Lorsque je m’en rends compte, c’est déjà trop tard. Il ne me reste alors souvent plus assez de temps pour faire ce que j’avais prévu. Je me sens frustré, je m’en veux, je suis même découragé. Alors là, deux solutions : soit je bâcle, soit quand il est vraiment trop tard et que je n’ai plus le choix, je remets au lendemain en jurant que je ne me laisserai plus jamais piéger. Mais je sens une sorte de découragement, car je sais bien que rien n’est moins sûr, que demain   je risque encore de partir à la dérive. Finalement, j’aimerais bien être capable de remettre au lendemain, sérieusement, de façon programmée et de respecter mon planning et mes engagements ! Je me rends bien compte que je perds un temps fou à des choses sans importance. Vous savez j’envie tellement ces gens qui sont efficaces et qui font les choses quand il faut, comme il faut, et cela de façon apparemment si naturelle que cela ne semble pas leur poser le moindre problème. Je suis sûr qu’au bout du compte, ils se sentent moins fatigués que moi ! »

Yves ne maîtrise pas son comportement et en souffre. Il ressent frustration, culpabilité, fatigue, découragement. Il remet tout et rien au lendemain sans jamais avoir l’impression de bien contrôler la situation. Yves dépense beaucoup d’énergie pour toutes sortes d’activités sans importance et se trouve toujours à court de temps pour l’essentiel. Problème de gestion du temps ? En partie, mais pas seulement. Yves a périodiquement essayé de tenir à jour un planning strict, jamais il n’a encore réussi à le respecter, à un moment ou un autre la dérive s’est installée.

 

Où est la frontière entre le « pas grave » et le « problématique » ?

 Les exemples. qui précèdent illustrent bien qu’il y a procrastination et procrastination, que tout comportement de remise au lendemain, ou de façon générale à plus tard, n’est pas en soi problématique. La difficulté est de préciser à partir de quand cela le devient. On voit, au travers de ces deux exemples que, pour définir cette frontière, il faut prendre en compte la fréquence du comportement, les circonstances d’apparition, le contrôle exercé, l’importance de la tâche ou des actions reportées et les conséquences de ce report.

Finalement, une première façon de distinguer la procrastination problématique et non problématique, c’est de se placer du point de vue de celui qui remet et de la perception qu’il a de son comportement. « Remettre au lendemain devient un problème à partir du moment ou je le ressens comme tel et que J’EN SOUFFRE »

De nombreux chercheurs ont tenté de compléter cette définition totalement subjective en apportant quelques points de repère plus objectifs. On peut retenir les définitions suivantes que proposent deux spécialistes de la procrastination, J. Ferrari et W. Mc Cown (*) pour qui il y a une procrastination « dysfonctionnelle » , c’est-à-dire problématique, et une procrastination « rationnelle »

  • La procrastination dysfonctionnelle : c’est l’attente au­ delà du moment optimal pour la réalisation d’une tâche importante et incontournable qui n’implique pas d’efforts personnels déraisonnablement coûteux pour être réalisée.
  • La procrastination rationnelle : c’est un comportement similaire mais pour des actions qui ont une faible nécessité d’être réalisées ou qui ont un coût personnel excessif pour être réalisées dans les temps.

L’intérêt de cette approche est de mettre en balance le bénéfice et le coût du comportement. Ainsi, remettre fréquemment quelque chose de peu d’importance et personnellement coûteux sort du cadre de la procrastination dysfonctionnelle, alors que remettre à plus tard, ne serait-ce qu’une chose, mais de grande importance, ce d’autant quelle n’a pas un coût personnel exagéré, mérite d’être considéré comme un comportement problématique.

Aussi, retenons

  • La procrastination n’est pas une maladie, mais un comportement.
  • La procrastination peut, parfois, être un comportement symptôme d’une maladie.
  • Le plus souvent la procrastination n’est associée à aucune maladie particulière.
  • Comme tout comportement la procrastination est le produit d’un apprentissage.
  • Il est toujours possible d’apprendre à se comporter autrement.
  • La procrastination devient un vrai problème quand son coût dépasse les bénéfices qu’elle est censée apporter.

 

Cette lecture, nous l’espérons, a été pour vous l’occasion d’une véritable remise en cause de votre tendance à remettre au lendemain. N’oubliez pas ! la partie n’est jamais terminée, elle continue de se jouer à tout moment.

Bien sûr, si parfois il vous arrive de céder à la tentation de remettre au lendemain, ne vous blâmez pas, ne vous découragez pas, cela nous arrive à tous. Pensez aussi à toutes les fois où vous avez réussi à agir sans attendre et aux satisfactions que vous en avez tirées.

En cette rentrée, Il ne nous reste plus qu’à vous encourager et à vous dire ceci : souvenez-vous, restez à l’écoute de vos petites voix intérieures qui vous alertent quand vous commencez à remettre à plus tard. C’est au moment où elles se font entendre qu’il faut penser à ouvrir la boîte à outils. C’est à ce moment que la partie se joue et se gagne.

Et si vous n’avez pas de boite à d’outils, si les règles de ce jeu vous semblent incompréhensibles ou nébuleuses, faites vous accompagner ! Prenez un Coach !!!

 

Nous vous souhaitons à tous une excellente reprise dans vos activités.

 


Nos sources :

Dr Bruno Koeltz : “Comment ne pas tout remettre au lendemain” Ed Odile Jacob

Collection : Guide pour s’aider soi-même